J’ai raconté sur mon site Internet comment une chanson m’avait ramené dans les années 1950 (https://remraiko.fr/how-a-song-brings-me-back-to-1950/). Tout avait commencé lorsque j’avais retrouvé un disque de gramophone avec des chansons viennoises. En écoutant ces chansons j’ai aussi repensé à un autre disque avec des chansons yiddish qui remontaient également aux années 1950. Ce disque avait été mon premier contact avec la musique yiddish. Comment ce disque était-il arrivé chez nous est une longue histoire qui commença en 1943.

Papa a été élevé dans un milieu catholique et dans sa jeunesse il a eu beaucoup de contacts avec des mouvements catholiques tels que la JOC – Jeunesse Ouvrière Chrétienne. Cependant, lui-même n’était pas membre de ces groupes. Il apparaît souvent sur les photos, mais pas avec un uniforme ni une casquette du mouvement. Il était également resté en contact avec des curés et des moines.

Pendant la guerre, papa avait moins de travail parce que les Allemands avaient peu de confiance dans le département national de criminologie situé au Palais de Justice. Mama disait souvent que la période de la guerre était le meilleur moment de sa vie pour elle, en ce sens que papa avait souvent le temps d’aller se promener avec elle à Bruxelles ou dans les environs. Cela signifiait également qu’ils avaient le temps de faire du bénévolat pour aider ceux qui en avaient besoin. C’est ainsi qu’ils sont entrés en contact avec « le père Bruno Reynders » (Dom Bruno), moine bénédictin.
En 1942, les Allemands ont commencé à regrouper les Juifs de Belgique pour la déportation. En accord avec ses supérieurs, le Père Bruno avait commencé à travailler pour chercher des abris pour les enfants et les adultes juifs. Il a pour ce faire cherché des volontaires au sein de petits groupes chrétiens. Il avait aussi rejoint un groupe de résistants dirigé par un éminent avocat, Albert Van den Berg. Le père Bruno a d’abord caché des enfants dans un foyer pour aveugles dont il était aumônier, mais il s’est vite rendu compte que c’était trop risqué, alors il cherchait constamment d’autres endroits.
Pour agir plus rapidement, il a créé un réseau secret de contacts avec des résistants et des personnes, telles que mama et papa, qui étaient disposées à sauver des Juifs. Il avait réussi à susciter la coopération de nombreuses institutions catholiques.
Les enfants étaient séparés de leurs parents, mais par l’intermédiaire de Dom Bruno, il restait des contacts discrets entre les enfants et parents qui se terminaient souvent malheureusement par la déportation des parents. Il était également nécessaire de créer de fausses pièces d’identité avec un nom à consonance non juive. Pendant la guerre, le groupe a réussi à sauver 390 enfants juifs de la Shoah.


Mama écrit dans ses mémoires que depuis la fin de 1943, ils (mama et papa) s’étaient engagés à placer des enfants juifs. En participant à ces activités, ils entraient aussi parfois en contact avec des familles juives. Mama cherchait à ce moment-là une aide pour la maison, de préférence une jeune fille francophone afin qu’elle puisse améliorer son français. Sur ce, une femme juive qui était infirme et qui devait trouver un moyen de gagner de l’argent s’était proposée pour faire ce travail. Elle racontait qu’elle était douée pour la couture et pour toutes ces choses-là mais le problème pour mama était qu’elle avait deux fois son âge.
Un autre problème était les voisins d’en bas auxquels on ne pouvait pas faire confiance. Mama avait peur que s’ils voyaient une dame aussi âgée venir chez elle, ils essaieraient de savoir qui était cette personne et qu’est ce qu’elle faisait là tous les jours ! Elle a donc décidé de ne pas donner suite. Une autre famille juive voulait que leur fille se joigne à nous. Comme elle n’avait pas de vêtements, Mama avait d’abord cherché des vêtements appropriés. Le jour où elle devait commencer, elle a rendu les vêtements et a dit que ses parents avaient finalement préféré qu’elle ne devienne pas une bonne ! Ces petites anecdotes montrent combien il était difficile pour les Juifs de trouver du travail et combien il était difficile de les aider car il y avait toujours des gens prêts à les dénoncer aux Allemands.
Mama avait finalement trouvé une fille : « Yvette » ; elle faisait de son mieux mais n’était pas très maligne. C’est pourquoi mama n’avait pas osé lui confier Reneetje. Elle emmenait donc Reneetje avec elle lorsqu’elle cuisinait pour les enfants juifs. Ils vivaient temporairement dans la maison abandonnée d’un curé. Quand ils sont arrivés Mama a fait un nettoyage en profondeur avec les plus grands garçons. Tout était très sale. Le père Bruno Reynders avait donné à mama une clé de son bureau où elle pouvait prendre autant d’argent qu’elle le voulait ; elle notait tout, ce qu’il trouvait ridicule. Ce n’était pas toujours facile avec ces enfants, comme l’écrit mama dans ses mémoires : « Un jour, le père Bruno a dit qu’il y avait du saucisson et de la farine au grenier. Mama avait dit à un garçon d’environ dix-sept ans d’aller en chercher. Ce garçon lui avait répondu d’une manière agressive : pour le ramener dans ta maison c’est sûr ! Elle était furieuse, elle avait pris ses affaires et elle était rentrée chez elle. Elle se disait que quelques fois elle avait acheté de la glace avec son argent pour les enfants et maintenant elle entendait ça !
Ces enfants n’ont pas toujours réalisé qu’elle et mon père se mettaient en danger avec ce qu’ils faisaient pour eux.
A côté de la maison des enfants se trouvait un garage allemand. Mama ne s’était pas montrée pendant deux jours lorsqu’elle avait rencontré un curé qui lui avait dit que les garçons avaient faim. Elle avait fait semblant de ne pas le comprendre. Qui sait quel genre d’homme c’était. Le lendemain, elle était allée faire des crêpes au bacon. Bien que les Juifs n’avaient pas le droit de manger du porc, ils avaient tous bien mangé. Elle ne leur avait pas non plus dit exactement ce qu’elle mettait dans les crêpes. Mais elle n’avait pas le choix, il y avait si peu à manger que c’était la seule solution pour ces enfants. Ils avaient mangé dans une cuisine sombre. Il n’y avait pas de rideaux dans les cuisines du sous-sol et personne n’osait allumer la lumière. C’est comme ça que mama est tombée une fois dans les escaliers dans le noir. Son dos lui faisait tellement mal qu’elle avait peur de marcher pendant quelques jours. Cette douleur n’a jamais complètement disparu.
Lorsqu’il fallait faire de faux papiers, papa s’adressait à Janssens avec qui il avait fait son service militaire. Janssens était un véritable artiste, dessinateur et graveur. Il devint plus orfèvre et créa et fabriqua entre autres des calices d’église.

Durant leur service militaire, il avait réalisé plusieurs dessins avec beaucoup d’humour, comme ceux qui figurent dans le livret militaire de papa. Plus tard, papa m’a donné une petite plaque en cuivre avec une tête de garçon gravée dessus, faite par Janssens.

Alors qui peut répondre à la question: “qui est Oosterlinck et qui est Janssens?”

Le travail de papa, dont le nom de couverture était “Monsieur Petit”, consistait à accompagner des enfants juifs en groupes, par tram, bus ou train, dans divers monastères pour y être logés. Il devait jouer le rôle d’un enseignant qui partait faire un petit voyage avec sa classe. Avant d’être transportés, ces enfants étaient d’abord rassemblés dans une maison supposément vide à Bruxelles pour leur donner des conseils.
Papa emmena les enfants d’un monastère à un autre. Une fois, il était en route avec un groupe venant de Courtrai pour les conduire à Louvain. A cause des bombardements, ils ont dû descendre du train pour se mettre à l’abri dans les champs autour de la voie ferrée. Il y avait même des enfants de trois ans. Ils ne disaient pas un mot parce qu’ils savaient qu’il fallait faire attention. Les passeurs, des Marolliens, ont remarqué qu’il y avait un problème avec ces enfants. Après peu de temps, ils ont eu quelque chose à manger de leur part. Les Marolles étaient le quartier populaire de Bruxelles qui entourait partiellement le palais de justice. Avant la guerre ce quartier abritait une importante communauté de juifs étrangers qui avaient fui les persécutions dans leurs pays d’origine. Ils y vivaient de petits métiers. Ce quartier est également connu pour la solidarité pour venir au besoin de ceux qui en avaient besoin. C’est grâce à cela que se sont organisées des filières d’évasion pour cacher les enfants juifs. Mais, ce quartier avait aussi été le témoin de la rafle du 3 septembre 1942 quand 718 Juifs étrangers avaient été arrêté par les Allemands, seul 58 ont survécu.
Des Marolliens passaient de la nourriture de la campagne vers Bruxelles. Ils prenaient le train pour la Flandre orientale ou occidentale, achetaient clandestinement de la nourriture aux agriculteurs et l’apportaient ensuite à Bruxelles pour la vendre sur le marché noir. Cette fois-là, en raison des nombreuses interruptions du voyage, papa était rentré à la maison à minuit au lieu de l’après-midi. Mama était très inquiète. Papa racontait qu’il avait laissé les enfants aux sœurs dans la rue Haute à Bruxelles car, vu l’heure tardive, il n’osait plus les emmener à Louvain. On n’avait pas l’autorisation de sortir dans la rue la nuit.

Papa faisait ce travail avec un étudiant de Louvain et quelqu’un qui avait comme nom de couverture Colonel Henri. Les deux ont ensuite été capturés et exécutés. Mes parents avaient ensuite eu très peur !
Lorsque les Allemands se doutaient de la présence d’enfants, il fallait les emmener très rapidement ailleurs. Parfois, ils allaient chez des sœurs la place Loix. Ce qui dérangeait beaucoup mama, c’est que parfois les enfants devaient être baptisés rapidement, les religieuses s’en occupaient. Il est également arrivé que certains enfants ait été hébergés dans un foyer pour enfants anormaux.
Un jour quelques filles juives étaient hébergées dans l’internat de l’avenue Louise et les Allemands en avaient été informés. Un soir, des prétendus étudiants de Louvain ont enlevé les filles pour une fête qui avait lieu dans un endroit inconnu de l’internat. Lorsque les allemands sont arrivés un peu plus tard, les filles avaient depuis longtemps été mises en sécurité. Heureusement que ce n’était pas la gestapo et que les soldats ne s’étaient pas acharnés pour savoir où étaient parties les filles.
Il arrivait que mes parents devaient rendre visite aux Juifs qui vivaient près de la gare du Nord. La plupart d’entre eux y possédaient une boutique avant la guerre. Nous y apportions de la nourriture, des bons de rationnement et de l’argent. Les misérables osaient à peine ouvrir. Lorsque leurs enfants partaient avec nous, ils recevaient parfois avant de partir une lettre ou une photo de leurs parents. Cependant, ils n’étaient pas autorisés à les garder de peur qu’ils soient reconnus comme enfants juifs et nous étions obligés de tout prendre et de le brûler au besoin. Mais comme toujours Il y avait quelques enfants brillants qui réussissaient à cacher tout cela.
Un jour sur le chemin du travail, papa avait vu un ami dans le tram. A cette époque, il y avait encore une plateforme ouverte dans le tram. Papa fit un signe de la main, le tram fut aussitôt arrêté et encerclé par des Allemands parce qu’ils pensaient que Papa voulait avertir quelqu’un. Tout le monde devait sortir et mettre les mains contre le mur. Entretemps, les deux amis ont eu l’occasion de se parler, papa avait dit qu’il était marié depuis quatre ans et avait trois enfants. Son ami racontait qu’il était marié depuis dix ans, et avait huit enfants et qu’il avait été emprisonné deux ans.
Ces contrôles de routine étaient quelque chose de terrifiant. Parfois, ils emmenaient simplement des gens avec eux. Sans aucune raison. Un jour, mama est sortie avec des papiers concernant des enfants juifs dans son sac, sans regarder d’abord par la fenêtre pour voir s’il y avait un danger, ce qui était non seulement stupide mais aussi très dangereux. Elle s’est soudainement retrouvé nez à nez avec un soldat allemand. Avec un grand sourire, elle lui avait expliqué qu’elle allait au magasin faire des courses et qu’elle avait oublié son argent à l’appartement. Elle lui avait demandé s’il pouvait s’occuper de Rik pendant qu’elle allait chercher son porte-monnaie. Il était très sympathique et a trouvé Rik très gentil. Elle est ensuite allée faire ses courses, les genoux tremblants.
Mama et papa sont restés en contact avec le père Bruno après la guerre. Chaque année, ils s’envoyaient les vœux de Nouvel An. En 1964, il a été reconnu comme Juste parmi les Nations par l’Institut Yad Vashem. En fait, cela honorait d’une certaine manière toutes les personnes qui l’avaient aidé à sauver ces enfants.
Papa (à titre posthume) et mama ont reçu une médaille et un diplôme le 12 octobre 1980 pour les actions qu’ils avaient accomplies pendant la guerre pour sauver les enfants juifs.

Mama n’avait pas été la seule de sa famille à aider les juifs. Une fille avait été cachée chez sa sœur Catrien Teenstra aux Pays-Bas. Grâce à son témoignage personnel et son histoire : « Le 14 mai 2000, Yad Vashem a reconnu Johannes Auke Bottema, Catharina Teenstra, Hendrik Hofstee Holtrop et Tjiske Hofstee Holtrop-Bottema, comme Justes parmi les Nations ».
Dans les années cinquante je ne connaissais rien de ce que mes parents avaient fait pendant la guerre. Mais je savais ce qu’ils avaient fait, juste après la guerre, pour venir en aide à des enfants autrichiens dans le besoin suite à l’appel fait par Caritas Catholica. Je le savais ne serait-ce que parce que ces enfants avaient, pour ainsi dire grandi, avec nous (voir sur mon site déjà mentionné).
Lors de l’Exposition universelle de 1958, nous avons reçu la visite d’un homme juif venu remercier personnellement mama et papa au nom de tous les enfants juifs pour leur action pendant la guerre. Il avait probablement obtenu leur adresse par le père Bruno. Cet homme leur a donné un disque de chansons yiddish. Dès la première fois que j’ai entendu cette musique, j’en suis tombé amoureux ! Ma chanson préférée sur cet album était Belz.
Depuis, je me suis constitué une collection de musique yiddish et je vais régulièrement à des concerts où j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs chanteurs.
le 11 novembre 2017 nous avons organisé un concert de musique yiddish au Petit Orme, ce fut un énorme succès.
Puis en 2019 j’ai appris que l’on pouvait suivre des cours de Yiddish à la maison du Yiddish à Paris. Je m’y suis inscrit et je suis des cours depuis lors avec beaucoup d’enthousiasme. On y apprend également des chansons Yiddish et j’ai pu chanter une de mes chansons préférées : Oyfn veg shteyt a boym – אויפֿן וועג שטייט אַ בוים. J’aime beaucoup la version de Myriam Fucks.
Voici le témoignage de Nathalie Meusy (mon épouse).
La musique a toujours représenté pour moi du bonheur, des émotions, bref c’est, je trouve, un des essentiels de la vie. Lorsque j’ai entendu pour la première fois de la musique Yiddish grâce à René, j’ai ressenti l’impression de quelque chose de familier, j‘ai aimé toutes ces chansons pleines de belles harmonies, de grâce, de tendresse, de nostalgie, et parfois d’humour. Nous avons alors cherché des disques et identifié des chanteurs comme Talila et Ben Zimmet. A la fin des années 80 et dans les années 90 nous avons été à plusieurs concerts de Talila et de Ben Zimmet (qui vivaient en duo à l’époque sur la scène comme en ville) et nous avons adoré nous laisser porter et emporter par cette musique qui nous faisait monter aux yeux des larmes d’émotion pure qui touchait le plus profond notre âme. Talila ponctuait les spectacles d’histoires incroyables et tendres avec l’accent des juifs d’Europe centrale. Un soir nous sommes allés entendre Talila et Ben Zimmet et j’attendais Aurélien. C’était dans les derniers mois de grossesse et mon émotion était exacerbée comme c’est souvent le cas quand on est enceinte. Une merveilleuse soirée.
Une autre fois nous sommes allés entendre Talila au célèbre Hôtel du Nord à Paris et Eléonore nous avait accompagnés. Et Talila, qui racontait une histoire en imitant une vieille dame juive, s’était approchée d’Eléonore et lui avait demandé avec le fameux accent : “t’aimes mieux ton papa ou ta mama ?” La petite n’avait pas osé répondre et avait souri avec embarras à la Diva Yiddish !
Voici d’autres souvenirs de musique Yiddish qui me reviennent et qui font écho aux souvenirs des amis juifs de mes parents à Besançon, notamment Salomon (“Shlomo”) Schweitzer qui était, entre autres choses, un ami de Ben Gourion.
Je me souviens notamment d’une soirée surprise qu’on avait organisée à Paris avec la famille Meusy : parents et enfants et certains conjoints ainsi que 3 petits-enfants, afin de retrouver Schlomo, de profiter de sa forte et attachante présence et d’évoquer nos souvenirs communs. Schlomo était de passage à Paris pour la publication des Fables de la Fontaine qu’il avait traduites en Yiddish. C’était en mars 1998. Ce soir-là, en entrant chez nous rue Falguière et en voyant mes parents, puis toutes les soeurs, il n’a pu retenir ses larmes. Je me souviens que juste avant son arrivée, maman, avec son humour habituel, avait dit : “j’espère que l’émotion ne va pas le tuer !”
Nous avons parlé toute la soirée avec beaucoup d’émotions diverses, celles de la vie en fait ! On passait du rire aux larmes. On se sentait bien et on profitait de chaque instant avec le sentiment que ce moment était unique et incomparable. Par bonheur nous avons pu capturer quelques instants de cette soirée en les filmant. Schlomo Schweitzer était peut-être le plus emblématique des amis juifs de mes parents mais il y avait aussi Jacques Kreisler ou la famille Weil qui ont créé (avec l’aide de ma mère) le Festival international de musique de Besançon en 1948…
Eh oui…la musique, encore et toujours la musique !